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Raphaël Molina, Avocat associé INFLUXIO
INFLUXIO AvocatsRaphaël Molina
Avocat associé5 min de lectureMis à jour le

ChatGPT peut-il être accusé de diffamation s'il affirme quelque chose de faux à votre sujet ?

Les hallucinations des grands modèles de langage posent une question simple : qui répond lorsqu'une IA impute à tort un délit à une personne identifiée ? La décision Walters v. OpenAI éclaire la réponse américaine ; le droit français de la presse retient des équilibres très différents.

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§En bref

ChatGPT peut-il être accusé de diffamation ?

En droit français, la diffamation suppose l'allégation publique d'un fait précis portant atteinte à l'honneur d'une personne identifiable. Une réponse erronée générée par une IA peut donc théoriquement recevoir cette qualification, à condition qu'elle soit rendue publique et non seulement affichée à un utilisateur unique. La victime n'a pas à prouver la mauvaise foi de l'éditeur, contrairement au standard américain de l'actual malice, mais elle doit agir dans les trois mois de la publication.

Expertise INFLUXIO

L’essor des grands modèles de langage (LLM) a ouvert un champ inédit d’usages… et de risques. Parmi ces risques, les « hallucinations », ces réponses qui inventent des faits, soulèvent une question cardinale : qui répond juridiquement lorsqu’un outil comme ChatGPT attribue à tort un comportement délictueux à une personne identifiée ?

Une décision rendue en mai 2025 par la Superior Court du comté de Gwinnett (Géorgie) dans l’affaire Mark Walters v. OpenAI, L.L.C. \ [1.")\] apporte un éclairage concret côté américain : la juridiction a accordé le “summary judgment” à OpenAI, c’est-à-dire mis fin au litige en sa faveur, sans procès, au vu des pièces et du droit applicable.

Nous proposons ici une analyse structurée de ce jugement, puis une comparaison avec le droit français de la diffamation (loi du 29 juillet 1881), dont les équilibres sont bien différents.

01

Que s'est-il passé dans l'affaire Walters v. OpenAI ?

Le 3 mai 2023, Frederick Riehl, rédacteur en chef d’Ammoland (site d’actualités/advocacy sur le Second Amendement), reçoit un communiqué et la plainte de la Second Amendment Foundation (SAF) contre le procureur général de l’État de Washington (SAF v. Ferguson). Souhaitant rédiger un article, il demande à ChatGPT de résumer des passages de la plainte ; pour les sections collées, la synthèse est exacte.

À d’autres moments, l’outil fournit des réponses inexactes, phénomène que la littérature technique qualifie désormais d’« hallucinations ».

Le juge relève expressément que, de par leur nature générative, les principaux LLM peuvent produire des informations contredisant la source, et rappelle ce vocabulaire technique.

Point crucial : Riehl connaissait ces limites (il avait déjà observé des réponses « flat-out fictional ») et, le 3 mai, il avait accepté les conditions d’utilisation de ChatGPT qui le mettaient en garde : sortie probabiliste, résultats potentiellement inexacts, nécessité d’un contrôle humain. Il a en outre vu plusieurs avertissements à l’écran précisant que « ChatGPT peut produire des informations inexactes ».

La personne pointée par ces réponses erronées, Mark Walters, est un intervenant médiatique très connu dans la sphère « Second Amendment » : animateur radio quotidien, auteur, personnalité publique au sein d’organisations pro-armes. Ces éléments fondent l’analyse de la juridiction sur son statut de “public figure” (au moins limité).

02

Pourquoi le juge américain a-t-il écarté la responsabilité d'OpenAI ?

Le tribunal accorde le summary judgment à OpenAI ; autrement dit, aucune question matérielle de fait ne justifiait un procès.

Quel sens un lecteur raisonnable donne-t-il à la réponse ?

Le filtre “lecteur raisonnable” est déterminant : Riehl n’était pas un profane ; il connaissait les limites de ChatGPT et avait sous les yeux des avertissements explicites l’incitant à vérifier les réponses en cas d’usage éditorial.

Dans ce contexte, la Cour considère que les sorties incriminées ne communiquaient pas, en droit, un sens diffamatoire de nature à engager la responsabilité d’OpenAI : pour un utilisateur raisonnable dans ces circonstances, la sortie (output) avait une valeur informative limitée et conditionnelle, qui appelle vérification. La matérialité de ces avertissements est documentée au dossier (CGU, messages d’interface, etc.).

Quel degré de faute la victime devait-elle prouver ?

Même en admettant un préjudice réputationnel potentiel, l’action échoue à un double niveau : (i) la négligence (standard ordinaire de « reasonable publisher » sous le droit de Géorgie) et (ii) le degré aggravé d’actual malice requis pour une personnalité publique.

Sur la négligence, la Cour retient qu’OpenAI a déployé des mesures organisationnelles et techniques raisonnables : conception et entraînement visant à réduire les hallucinations, avertissements clairs et répétés pour l’utilisateur, recommandation de relecture humaine avant usage éditorial. Ces éléments désamorcent l’allégation d’une défaillance de diligence raisonnable dans la mise à disposition de l’outil et son interface utilisateur.

Sur "l’actual malice", le demandeur devait prouver, avec une preuve « claire et convaincante », que l’éditeur savait que les assertions étaient fausses ou a agi avec mépris délibéré pour la vérité. La Cour constate au contraire l’absence d’indices que quiconque chez OpenAI ait eu conscience d’une hallucination précise sur M. Walters, ni ait voulu ignorer des risques identifiés pour ce cas particulier. Le dossier montre plutôt des démarches proactives pour rappeler l’incertitude et encadrer les usages sensibles.

La décision américaine ne crée aucune immunité pour l'IA générative : elle constate seulement l'absence de faute qualifiée dans le contexte d'usage examiné.

En un coup d'œil

Diffamation par IA : droit américain et droit français

  • Fondement

    Droit américain
    Common law de la defamation, filtre du First Amendment
    Droit français
    Article 29 de la loi du 29 juillet 1881
  • Charge de la faute

    Droit américain
    Négligence, et actual malice pour une personnalité publique
    Droit français
    Élément moral présumé dès la publication du propos
  • Rôle des avertissements

    Droit américain
    Déterminant dans l'appréciation du sens perçu par un lecteur raisonnable
    Droit français
    Pris en compte au titre du contexte, sans exonération automatique
  • Prescription

    Droit américain
    Généralement un à trois ans selon les États
    Droit français
    Trois mois à compter de la publication
  • Exonération

    Droit américain
    Absence de faute qualifiée à prouver par le demandeur
    Droit français
    Exception de vérité ou bonne foi, à établir par le défendeur
03

Que dirait le droit français d'une réponse d'IA erronée ?

Qu'est-ce qu'une diffamation en droit français ?

En droit français, la diffamation est définie par l’article 29, al. 1 de la loi du 29 juillet 1881 : « toute allégation ou imputation d’un fait qui porte atteinte à l’honneur ou à la considération » d’une personne (physique ou morale). Le fait incriminé doit être précis, vérifiable, et l’identification de la personne possible.

La doctrine et la jurisprudence insistent sur le caractère précis du fait imputé : il faut un contenu susceptible de preuve et de débat contradictoire. À défaut (propos vagues, opinion), la qualification glisse vers l’injure. Les juridictions apprécient le sens des propos en tenant compte des éléments intrinsèques et extrinsèques du message (contexte, renvois, supports associés).

Différence majeure : en France, la victime n'a pas à prouver la mauvaise foi de l'auteur, c'est à celui-ci d'établir sa bonne foi ou la vérité des faits.

Faut-il prouver l'intention de nuire ?

La diffamation est une infraction intentionnelle. Mais l’« intention de diffamer » au sens subjectif - vouloir nuire - n’est pas un élément constitutif dont la victime devrait faire la preuve : l’élément moral résulte de la volonté de prononcer les propos incriminés ; il n’est pas requis de démontrer une « malice » au sens américain. La charge se déplace, après la constitution de l’infraction, vers des moyens d’exonération à la disposition de l’auteur.

Conséquence pratique : à la différence du standard américain d’actual malice, la victime n’a pas à prouver que l’auteur savait que c’était faux ou qu’il s’est désintéressé de la vérité. Le seul fait d’alléguer publiquement un fait précis portant atteinte à l’honneur suffit, à charge ensuite pour le prévenu/défendeur d’invoquer ses justifications.

Là où le droit américain conditionne parfois l’existence même de la responsabilité à la preuve par la victime d’une malice réelle, le droit français constitue plus facilement l’infraction, puis ouvre des voies d’exonération à l’auteur.

En définitive, l’arrêt Walters v. OpenAI ne crée ni immunité générale pour l’IA générative, ni régime d’exception : la cour rappelle simplement que, pour une personnalité publique, la diffamation n’est pas caractérisée si, replacée dans son contexte d’usage, la sortie d’un LLM n’emporte pas de sens diffamatoire pour un lecteur raisonnable, qu’aucune faute - et a fortiori aucune actual malice - n’est démontrée, et qu’aucun dommage réparable n’est établi.

Les avertissements visibles et la conception orientée vers la vérification humaine ont pesé lourd dans cette appréciation, au même titre que le profil de l’utilisateur et l’absence d’indices d’une connaissance interne de la fausseté.

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Réagir à une réponse d'IA diffamatoire

  1. 01Figer la preuve de la réponse

    Faire constater la sortie du modèle par un commissaire de justice, avec le prompt utilisé, la date, l'horodatage et le lien de partage éventuel : une réponse générative n'est pas reproductible à l'identique.

  2. 02Vérifier la publicité de l'allégation

    Établir si le propos a été diffusé au-delà d'un échange privé, par un lien de conversation partagé, une capture republiée ou une reprise éditoriale : la publicité conditionne la qualification de diffamation publique.

  3. 03Qualifier les faits

    Distinguer l'imputation d'un fait précis, relevant de la diffamation, de l'appréciation vague, qui relève de l'injure, et envisager les fondements alternatifs du RGPD sur l'exactitude des données.

  4. 04Notifier l'éditeur du modèle

    Adresser une mise en demeure motivée demandant la correction, le blocage de la réponse et, le cas échéant, la rectification des données concernant la personne visée.

  5. 05Agir dans le délai de trois mois

    Engager l'action civile ou pénale avant l'expiration de la prescription abrégée applicable aux infractions de presse, sous peine d'irrecevabilité.

Délais à retenir

3 mois

Prescription de l'action en diffamation à compter de la publication

12.000 €

Amende encourue pour diffamation publique envers un particulier

1881

Loi du 29 juillet fixant le régime des infractions de presse

24 h

Délai de réponse d'INFLUXIO à toute demande

Nos avocats interviennent sur les contentieux liés aux contenus générés par intelligence artificielle, de la constatation de la réponse litigieuse à l'action en réparation. Voir aussi nos pages avocat intelligence artificielle et avocat diffamation. Contactez le cabinet : nous répondons à toute demande sous 24 heures.

Questions fréquentes.

Une IA n'est pas une personne juridique et ne peut donc être poursuivie. La question est celle de la responsabilité de l'éditeur du modèle et, le cas échéant, de celui qui diffuse la réponse. En droit français, la diffusion publique d'une réponse imputant un fait précis attentatoire à l'honneur peut recevoir la qualification de diffamation.

En principe non. La diffamation publique suppose une diffusion auprès d'un public indéterminé. Une réponse consultée par un utilisateur unique relèvera plutôt de la diffamation non publique, sanctionnée comme contravention. Tout change lorsque la conversation est partagée par un lien public, republiée ou reprise dans un article.

Ils ont pesé lourd dans la décision américaine commentée, où le juge a retenu qu'un utilisateur averti ne pouvait raisonnablement prêter à la réponse un sens diffamatoire. En droit français, ces avertissements relèvent du contexte que le juge apprécie, mais ils ne constituent pas une cause d'exonération automatique.

Non. En droit français, l'élément moral résulte de la volonté de publier le propos ; la victime n'a pas à démontrer une malice au sens américain. C'est ensuite au défendeur d'invoquer l'exception de vérité ou la bonne foi. Cette différence rend l'action nettement plus accessible qu'aux États-Unis.

Le droit des données personnelles offre une voie complémentaire : le principe d'exactitude permet d'exiger la rectification ou l'effacement d'informations inexactes concernant une personne identifiée. S'y ajoutent, selon les cas, l'atteinte à la vie privée et la responsabilité civile de droit commun.

Trois mois à compter de la première publication pour l'action en diffamation, ce qui impose de faire constater la réponse sans attendre. Les actions fondées sur la protection des données ou la responsabilité civile obéissent à des délais plus longs, mais l'antériorité de la preuve reste déterminante.

Raphaël Molina

À propos de l'auteur

Raphaël Molina

Avocat associé

Avocat au barreau de Paris, Maître Raphaël MOLINA est associé cofondateur du cabinet INFLUXIO et se spécialise en droit de la propriété intellectuelle et droit du numérique depuis plusieurs années.

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